L’archéologie des conflits contemporains : outil de formation à la citoyenneté

Si l’archéologie contribue à éclairer le passé via différentes cultures et traces matérielles, un laps de temps est resté dans l’ombre jusqu’à très récemment : l’archéologie du XXe siècle. Sa spécialité sur les conflits se développe dans les années 90-2000 et démontre un rapport étroit existant entre cette discipline et les mémoires.

Pourquoi faire une archéologie des conflits ?

Pourquoi étendre un champ d’action qui est déjà bien documenté par les archives historiques ? Pourquoi étendre un champ d’action dont le moyen d’étude se trouve déjà dans des musées, en meilleur état que les exemplaires encore enfouis dans le sol et potentiellement dans des zones dangereuses ? Cette réticence en fait alors une spécialité très récente où il faut attendre 2014, pour que la France l’inscrive dans la programmation nationale de recherche archéologique (Carpentier V., Pour une archéologie de ma Seconde Guerre mondiale, 2022). Cela ne l’excluait en aucun cas d’éventuelles opérations de fouilles auparavant notamment dans le cadre du préventif. Aujourd’hui, il est indéniable de reconnaître sa légitimité à l’instar de l’archéologie médiévale ou antique.

Pour retracer cette archéologie de la violence, il est nécessaire d’avoir une approche interdisciplinaire par la diversité de vestiges éparses sur de large zone et l’inégalité dans ses répartitions. Si les mégaconstructions sont encore bien présents dans le paysage et s’imposent comme les principaux témoins des conflits, le mobilier qui retrace les combats est beaucoup plus minimes et ne représentent qu’un écho des conflits, surtout au vu de leurs intensités et des moyens conséquents engagés par les armées (Carpentier V., 2022). « L’érosion, le déblaiement des ruines, le déminage, la reconstruction de l’après-guerre, l’aménagement du territoire et enfin le pillage » sont les facteurs listés par Vincent Carpentier dans son ouvrage pour une archéologie de la Seconde Guerre mondiale de cette fragilité des témoignages. Comme exemple, il cite la plage d’Omaha Beach lors du débarquement marqué uniquement par des petits restes minuscules d’éclats d’obus dans le sable et des billes d’aciers et de verres venant de l’explosion des balles et de la vitrification du sable. Plus largement, le débarquement en Normandie a quand même laissé plusieurs témoignages des différentes étapes des conflits telles que des zones de parachutisme, des camps de repos, stigmates des frappes aériennes et des carcasses de véhicules (Carpentier V., 2022). Mais l’archéologie des violences et des conflits ne se résume pas uniquement à ce qui se déroule sur le champ de bataille, ce sont aussi les civils : les lieux de refuges, les témoignages de résistances (graffitis), les campements et les crimes de masse.

Cancale, pointe du Grouin, graffiti tracé par des FFI des maquis bretons de l’arrière-pays malouin sur les murs d’un bunker allemand (© Vincent Carpentier, site INRAP : https://www.inrap.fr/pour-une-archeologie-de-la-seconde-guerre-mondiale-16808)

Cet ensemble apporte des éclairages concrets sur le quotidien des combattants et des civils, des pratiques funéraires bousculées par l’urgence de la situation et le nombre de morts, les vestiges des lieux de combat, de cantonnement, de détention. Ainsi, comme pour les autres périodes plus anciennes, ces vestiges permettent d’explorer les comportements et les cultures qui ont considérablement modifiés l’organisation des sociétés et qui représentent une grande part du fondement de celles actuelles. L’archéologie participe à protéger et à transmettre ce phénomène dans sa globalité et le plus objectivement possible. Certes, cette discipline ne retrace pas l’événementiel, mais elle permet d’entrevoir l’officieux. Les photos ne montrent pas toutes les installations, ne renseignent pas tous les combats, ne parle pas du système D souvent employés par les soldats aux quotidiens face aux adaptations rapides et nécessaires (forme abris, modalité camouflage, alimentation, hygiène…) (Carpentier V., 2022). Il ne faut pas oublier non plus, les nombreuses archives dissimulées ou détruites qui laissent un vide à combler. Ce champ d’action participe alors à réunir différentes preuves des crimes contre l’humanité commis afin de restaurer un passé ne pouvant plus être nié et donne les moyens aux populations de concevoir de nouveaux lieux de mémoire.

Un outil de formation à la citoyenneté ?

Notre association renouvelle ces thématiques en créant un projet de médiation spécifique dans le cadre scolaire. En effet, cette période est encore peu développée en médiation scientifique de l’archéologie. Les membres de l’association s’ouvrent donc à ces nouveaux horizons. Le niveau choisi concerne le programme d’Histoire de troisième principalement axé sur ces deux conflits mondiaux mais sans prendre en compte les problématiques explorées par l’archéologie. Ce projet enrichit le programme et les connaissances des élèves par une approche locale et matérielle pouvant sembler plus concret pour toucher ce type de public plus facilement.

Le projet est construit sur deux séances avec des sorties à Toulouse, dans des musées devenus de nouveaux partenaires pour l’occasion, le musée de la Résistance et de la Déportation et le Castelet de la prison Saint-Michel.

La première séance se déroule au musée de la Résistance et de la Déportation. Nous coopérons pour créer ensemble de nouveaux contenus. Elle propose une découverte des différents types de sources archéologiques disponibles notamment par une exploration de l’exposition permanente et la présentation de vestiges matériels venant directement des réserves. La séance se poursuit avec le visionnage du long-métrage « Le refuge oublié ». Il décrit les méthodes de l’archéologie de la Seconde Guerre mondiale et documente la vie quotidienne des civils par des témoignages. Les élèves sont amenés à échanger et comprendre par eux-mêmes l’utilité de l’archéologie contemporaine. Ils repartent avec des exemples clairs sur le quotidien des civils sous le régime de Vichy.

La seconde séance s’effectue au Castelet de la prison St Michel de Toulouse. Les élèves rencontrent sur place Patrice George Zimmermann, archéo-anthropologue de l’INRAP. Il participe à la fouille des lieux dans le cadre d’un projet lié à la justice et au devoir de mémoire. La prison était un lieu d’emprisonnement de résistants et possible d’exécution par les nazis sans en avoir de preuves formelles. Le seul témoignage proviendrait d’une déclaration de détenus : creusant un tunnel afin de s’évader en 1978, ils auraient découverts une fosse remplie d’ossements. Une opération archéologique était alors la seule à même de pouvoir confirmer leurs présences et d’identifier le lien ou non avec l’occupation nazie. Les élèves de troisième visitent un lieu important de la résistance.

Le castelet, entrée de la prison (© Patrice Georges-Zimmermann, Inrap)
Localisation de la zone de recherche au sein de la
prison (© Google Earth, DAO Patrice Georges-
Zimmermann, Inrap)
Extrait de la première page de la Dépêche du Midi annonçant l’évasion (© P. Marsac, Inrap)

Si l’association est toujours ravie de pouvoir partager et échanger sur notre discipline l’archéologie, ce projet vise aussi à développer une dimension civique. L’archéologie des conflits participe aux enjeux mémoriaux et à la justice. Elle contribue à promouvoir plus que jamais la tolérance, le vivre ensemble et la cohésion sociale en fouillant les vestiges d’un régime où les valeurs républicaines et la démocratie étaient battues en brèche. C’est pourquoi, nous souhaitons proposer ce projet dans le cadre du Parcours Laïque et Citoyen de la Haute-Garonne. Ce dispositif propose gratuitement aux collèges mais aussi CM1-CM2, des actions afin de renforcer l’apprentissage de la laïcité et des valeurs de la république.

Bibliographie :

Carpentier V., (2022) : Pour une archéologie de ma Seconde Guerre mondiale, La Découverte, Paris, 359 p.

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