Réserve Nationale Naturelle Souterraine de l’Ariège

Le projet de Réserve Naturelle Nationale Souterraine de l’Ariège, relancé en 2017 par la préfecture de l’Ariège, la DREAL et le Parc Naturel Régional des Pyrénées Ariègeoises, vise à classer une trentaine de milieux souterrains du département. L’objectif est de préserver ce patrimoine dans toutes ses dimensions (faunistique, géologique, archéologique et paléontologique), de poursuivre sa connaissance et de sensibiliser le public à la fragilité de ce milieu spécifique jusqu’à présent peu représenté dans la stratégie française de création d’aires protégées.

À la demande des partenaires, l’association « Grottes & Archéologies » reprend le travail sur les volets géodiversité et géopatrimoines d’une part et sur la paléontologie et l’archéologie d’autre part, avec le soutien du fonds vert. L’objectif est de rassembler un maximum d’informations et de données afin de constituer une bibliothèque de connaissances qui servira à mener des actions concrètes de protection et de valorisation de ces milieux souterrains.

Volet géologique

Manon Beauvillier s’occupe plus particulièrement de la partie géologique au sens large. Elle se charge de regrouper toutes les études passées comme récentes sur le volet environnemental. Celui-ci englobe donc la compréhension des karsts de manière général, c’est-à-dire leur géologie, leur système hydrologique, leurs modifications structurelles passées ou récentes dues à une action intérieure ou extérieure et l’évolution de leur micro-climat liée aux changements climatiques. Ce travail nécessite des recherches bibliographiques approfondies et des prises de contact avec des chercheurs. Toutes ces données sont croisées et permettent de rassembler une connaissance approfondie de ces terrains mais aussi de regrouper des scientifiques qui travaillent sur des sujets variés dans une même région.

Exemple : la biocorrosion

Encore très peu connu sous nos latitudes, ce phénomène concerne les grottes du monde entier. L’étude de celui-ci peut être largement exportée, quel que soit le contexte géographique ou chronologique. Tout en prenant en compte la protection des chiroptères, des mesures de prévention et de protection seront à proposer pour les sites où la biocorrosion est active et menace le patrimoine.

La biocorrosion, due essentiellement à l’occupation des cavités par des colonies de chauves-souris, apparaît comme un facteur de première importance dans l’évolution des parois et ce, même à grande distance de l’entrée. La présence des chiroptères et la constitution de tas de guano modifient radicalement le milieu, originellement très stable, en induisant des conditions thermiques, climatiques, chimiques et microbiologiques aussi dynamiques qu’agressives. Leur impact ne se limite pas à la seule altération des parois mais conduit à une véritable modification de la morphologie de toute la section de la galerie, y compris les sols. Ces phénomènes, ou cascades de phénomènes, très rapides compte-tenu de la sensibilité des calcaires à des conditions de corrosion très agressives, peuvent aboutir au refaçonnage complet des galeries, voire à leur expansion pouvant atteindre 3 à 4 fois le volume initial du conduit.

Volet archéologique

Grotte de l’Herm, biface en quartzite (dessin Émile Cartailhac 1895)

Grâce au concours du Service Régional de l’Archéologie (DRAC) et de nombreux chercheurs, l’association rassemble l’essentiel des données archéologiques sur les 29 grottes, rivières, résurgences, pertes ou gouffres concernés par la RNNS. En effet, le territoire ariégeois possède un patrimoine archéologique exceptionnel en milieu souterrain, tant par la richesse des vestiges que par leur caractère souvent remarquable et par la chronologie qu’ils couvrent.

Céramiques de la grotte de Labouiche, Louis Méroc, 1959

La période paléolithique, en particulier, est représentée dans plusieurs sites majeurs, de renommée internationale, que ce soit pour les vestiges d’habitats, sous porches ou en grottes, mais aussi, et de manière parfois magistrale, pour les vestiges laissés sur les parois par les artistes préhistoriques. Le patrimoine médiéval est également très riche avec des habitats médiévaux troglodytiques et de nombreuses fortifications de cavités (spoulgas). Les autres périodes ne sont pas exclues, comme le Néolithique ou la Protohistoire par exemple, tout cela de manière souvent complémentaire avec une richesse archéologique générale importante, témoins du peuplement ancien de ce milieu montagnard (orris, ouvrages en pierres sèches, mégalithes…). Enfin, des recherches en cours montrent également l’importance du patrimoine archéologique plus récent, que nous pouvons qualifier de pré- ou proto-industriel, que sont les mines, les extractions de guano ou les exploitations de salpêtre.

Le monde souterrain est un milieu naturel qui, depuis la Préhistoire, a été investi par les groupes humains, que ce soit pour l’habiter, en faire le support de leurs expressions culturelles et cultuelles, le parcourir ou encore l’exploiter. Le karst est donc un contexte naturel souvent anthropisé, et qui de toute façon voit ses vestiges archéologiques rencontrer les enjeux d’une fragilité partagée avec la biocénose. Il convient donc d’inclure la connaissance archéologique des sites dans une démarche de protection globale.

Volet paléontologique

Bouquetin, grotte de Malarnaud, dessin d’après Griggo, 1991

La paléontologie s’attache plus particulièrement à décrire l’évolution du monde vivant et se situe à l’intersection de la géologie et de la biologie. L’évolution obéit à des règles strictes qui déterminent l’apparition, l’évolution et la disparition éventuelle de certaines espèces. Concernant les vertébrés, chaque espèce ayant des exigences écologiques précises, l’identification des formes animales et des associations de faunes vont ainsi contribuer à reconstituer les environnements et écosystèmes, ainsi que les climats du passé

Comme le patrimoine archéologique, le patrimoine paléontologique de l’Ariège est important, attesté par de nombreux sites, fouillés pour de nombreux passionnés dès le XIXe siècle et encore exploité scientifiquement aujourd’hui dans le Plantaurel, notamment dans le canton du Mas d’Azil. Une nouvelle espèce de mammifère euthérien, Aziletes faut découvert récemment dans les niveaux du Crétacé supérieur (grès de Labarre)  sur la commune du Mas d’Azil (Gheerbant et Teodori 2021). Nous citerons aussi les marnes d’Auzas qui ont livré de nombreux restes fossiles, dont de nouvelles espèces (e.g. Boukhary et Abd El Naby 2019). Le patrimoine paléontologique souterrain n’est pas en reste puisque de nombreuses cavités contiennent des vestiges importants, notamment pour les faunes du Quaternaire (cf. grottes de l’Herm, du Ker de Massat, du Mas d’Azil…).

Découlant naturellement de la paléontologie, l’archéozoologie s’intéresse aux vestiges des animaux découverts dans les sites archéologiques. Elle cible particulièrement les relations entre l’homme et l’animal, du point de vue naturel et culturel. Elle va contribuer, d’une part, à préciser l’évolution du milieu, ainsi que les capacités d’adaptation des espèces. D’autre part, elle va apporter des informations essentielles relatives aux économies de subsistance mises en œuvre par les différentes populations humaines au cours du temps. L’étude de ces interactions va permettre de préciser les comportements des groupes de prédateurs et/ou de pasteurs et, à travers les documents osseux retrouvés en contexte funéraire, concourir à mieux cerner le mode de pensée de ces populations anciennes.

Grotte de Peyronnard, dessin Céline Pallier sur fond topographique d’après SpéleoClub Arize 2021

Ainsi, au-delà de l’intérêt scientifique et patrimonial propre de ces témoins archéologiques, qu’il convient d’inclure dans l’attention particulière portée aux cavités, il nous paraît essentiel d’insister sur l’apport de l’archéologie et de la paléontologie dans la connaissance de ces milieux spécifiques. En effet, ces disciplines permettent, par leurs analyses, de mettre en lumière l’évolution dans le temps long de ces milieux souterrains, de leurs occupations, de leur anthropisation, voire de leur artificialisation, en lien avec les évolutions des environnements, des impacts des changements climatiques, et les variations de populations animales ou végétales, au-delà du caractère actualiste des disciplines naturalistes.

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